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Je suis né à Gênes en 1451. C'est tout ce que l'on sait de moi avec certitude. Pour le reste, faites de moi un Génois, un Espagnol, un Juif, un corsaire. Faites de moi ce qu'il vous plaira, peu m'importe.
Ma famille a-t-elle fui la Catalogne et ses persécutions pour venir se réfugier à Gênes ? Qui le sait, qui s'en souvient ? On vous a menti sur l'Espagne, comme on vous a trompé sur mon nom. " Le pays d'ou je viens " n'existe pas. Je suis un apatride, un aventurier, un errant. Des marins portugais sont-ils allés avant moi, là ou je souhaitais que nous allions ? Qu'importe !
Juifs, Maures et Gitans sont les vrais fondateurs de l' Espagne et j'étais l'un d'eux. Le seul marin dans ce pays ou, en dehors de la Galice et du Pays Basque, on a peur de la mer. Parce qu'il n'existe qu'une seule mer réelle en Espagne, une mer immobile, un désert ; le plateau castillan, prolongé par la Mancha ou les moulins à vent sont de blanches caravelles sur lesquelles s'est embarqué Don Quichotte.
Colombo et Cervantes, les deux accoucheurs du génie de l'Espagne profonde, tous deux juifs, dont les oeuvres ont été trafiquées en vue d'un produit présentable, exportable. Qu'est ce que l'Espagne ? La Castille ? Cette étrangeté centrale, cette folie furieuse. L 'Andalousie ? Que les Espagnols méprisent, alors qu'elfe est la condition nécessaire à leur identité. L'Espagne n'existe pas, sinon à travers le concept de l'hispanité. Concept issu du baroque, cette religion de cour et d'état, que les Espagnols ont inventés avec la pureté du sang, pour dissimuler leurs origines troubles, exotiques.
Et Colomb n'existe pas, parce qu'il vient de nulle part, c'est à dire d'Espagne. Et avec ses marins juifs, dits conversos, il n'était àla recherche de rien d'autre que d'une Terre Promise, l'autre versant de la Palestine. Palestine qui commence à Tolède, au milieu des minarets et des rouges synagogues, d'ou vient sainte Thérèse d'Avila qui a peut-être aimé Colombo pendant sa jeunesse. Qui comprend ce rêve visionnaire, le soutient, le prolonge et s'entremet sous divers déguisements, dont celui de Juive convertie, avant de se retirer dans un couvent pour y écrire des pages fiévreuses, difficiles à décrypter à qui n'entent rien au secret de cette histoire...
L'histoire de cette sauvagerie, détournée par les prêtres en une fête mascarade, abjecte et sublime.
Allez le Jeudi saint à Cuenca assister à la procession des ivrognes. Au petit matin, la ville n'est plus qu'un immense tas de merde et de vomi dont la puanteur se répand à dix kilomètres à la ronde.
Et souvenez-vous de moi Colombo. Du Juif, du Maure. Et du petit Gitan à la voix cassée et superbe, cet exclu, qui en 1992, essuie les glaces des voitures qui traversent Madrid. Lui aussi n'est il pas né des amours d'une juive et d'un maure ?
Claude Delmas
Colombo. Le voyage intérieur
Paris. 1992
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