ERRANCE DES SIGNES

Cela a vraiment commencé, lors d'un voyage en Egypte. Accumulant les croquis et les esquisses, Gaudaire -Thor prit conscience de la persistance d'une forme pyramidale qui, malgré lui, organisait tous ses dessins et tracés. Image ? Signe ? Symbole ? Devant l'abondance des signes sacrés hiéroglyphiques, le caractère solennel des reliefs et leur exécution soignée, quasi artistique, la réponse lui fut difficile à formuler sur la terre pharaonique. Dommage, sans doute, car il aurait pu y apprendre beaucoup du passage de l'écriture pictographique aux signes simplifiés de l'écriture courante. Mais dans ce domaine, il faut savoir compter avec le temps, avec ses errances aussi.

Depuis, Gaudaire - Thor est obsédé par l'histoire des signes. Ces signes primitifs qui apparaissent, sans raison véritable, croit?on, simultanément aux quatre coins de l'histoire humaine, aux quatre coins du monde. Les croyait-on disparus que Kandinsky les remarque dans son exploration des zones mystérieuses entre le figuratif et l'abstrait, que Klee les ramène à lui d'un séjour en Tunisie, que Miro les retrouve au bout de ses doigts et joue avec... Les croyait-on enfouis dans quelque rayonnage d'un musée de l'Homme que le code de la route les installe à chaque carrefour... Ces signes qui ont préparé la lente découverte de l'écriture, dans les temps immémoriaux, alors que la représentation abstraite restait cantonnée dans les rituels magiques et dans le symbole. Ces signes encore, comme en témoignent toutes les fouilles archéologiques, ont été un lien rattachant les premières civilisations archaïques à la préhistoire, puis à la Mésopotamie, à la Chine, à l'Egypte; une communion de plusieurs milliers d'années dont rendent compte les mêmes inscriptions, les mêmes signaux tectoniques portés sur les objets, des parois, des poteries, des corps aussi sans doute, jusqu'à leur disparition devant l'organisation des connaissances, les règles logiques, l'invention de l'écriture, l'avènement d'une conscience analytique chez l'homme et une fragmentation du champ de sa perception.

Errance des signes, dans le temps et dans les civilisations. Errance de Gaudaire - Thor, durant plusieurs années, qui a appris que ces signes ne sont pas dispersés au hasard mais composés comme des langages dont le sens est perdu. Son entêtement tient aussi à la certitude de leur permanence et qu'un rien, lui-même, peintre, pourrait redonner voix à leur conversation infinie. II multiplie les recherches graphiques, retenant un jour comme tracé le squelette d'une feuille morte, quel signe s'inscrit ici dans les nervures fragiles ?, relevant un autre jour des détails statuaires sur la cathédrale de Sens, quel signe, peut-être inconscient, la foi d'un compagnon y aura-t-elle sculpté ?, ou se perdant encore devant une figure d'un chapiteau de Vézelay qu'il tente d'abstractiser au fur et à mesure, mais qui reste obstinément présente.

Dans ce vertige, que partagent aussi, dans leur domaine propre, quelques scientifiques, Jean Gaudaire - Thor découvre un langage vivant auquel il ouvre sa peinture et ses dessins. Sa disponibilité picturale aide à rendre sensible ce langage des signes et il laisse jouer, à travers la perception qu'il en a, une syntaxe par laquelle il construit après, ses formes. Dans cette simultanéité et cette transparence, la main parle en même temps que le signe se donne. Tourbillon de la mémoire qui vit à même la surface du regard. Eclatement des formes sur le support, happées dans un espace qui dissout les ordres et les logiques dans une rythmique de couleurs portées par les matières les plus diverses, depuis les peintures jusqu'à des sables ou des sciures, en passant par tous les hasards qui peuvent davantage sensibiliser notre émotion à la présence des signes.

Le mythe et la réalité technologique du XXe siècle nous ont appris la complexité du fonctionnement de l'homme, depuis ses capacités à gérer des siècles de connaissances jusqu'à ses limites, ses doutes et ses désillusions. L'impasse de la logique conduit aujourd'hui de nombreux chercheurs, artistes et scientifiques, à se rencontrer et à se détourner ensemble des décadences de la raison. Ils entrouvent des dimensions psychiques différentes dont aucun argument logique ne prétend être la clé. L'imagination n'y est même pas une certitude ni une nouveauté mais, encore, une genèse de signes errants dans une histoire que relaie la confidence du temps et du silence.

Alain Macaire
Novembre 1983

ASWAN. 1978
Huile sur toile
150 x 150 cm

DAHSHOUR.1979
Huile sur toile
150 x 150 cm
ASWAN. 1977
Huile sur toile
200 x 200 cm
ASWAN. 1978
Gouache sur papier
20 x 20 cm