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LASCAUX LA REPRESENTATION ABSTRAITE
On peut s'imaginer tout connaître de Lascaux par les livres et la reproduction et cependant continuer de n'en rien savoir. On n'aura rien vu ni rien compris tant que l'on ne sera pas descendu dans la grotte pour éprouver "physiquement" les effets de ce parcours initiatique.
Car Lascaux n'est pas seulement une leçon de peinture:
II faut abandonner la lumière du jour, descendre sous terre, puis rester de longues minutes dans le noir total avant de pouvoir distinguer le premier trait, la première figure peinte.
Accepter de perdre la vue pour la retrouver.
Ce fait n'est nullement anecdotique, non plus que de découvrir la grotte: de dimensions modestes et grossièrement circulaire, elle s'incurve à son sommet (à une dizaine de mètres) et en son centre, pour former une demi-lune ou demi-sphère presque parfaite.
Ainsi l'oeil est naturellement sollicité et entraîné de la paroi au plafond pour enchaîner une figure à l'autre.
Vaches, poneys et chevaux s'y succèdent, conformément aux lieux, dans une logique panoramique aménagée mais rigoureuse, faisant alterner signes et dessins, détails, plans rapprochés ou moyens. Chaque sujet n'apparaissant qu'à un endroit précis et selon un certain angle et une certaine qualité de la lumière rasante.
Cette "découverte" est justifiée (ou renforcée) par le fait que les représentations d'animaux ne sont pas toutes obtenues de la même manière. Certaines sont gravées ou frottées, d'autres soufflées et quelques unes traitées au pochoir. A chaque fois la technique est parfaitement maîtrisée, presque infaillible. La roche qui sert de support n'est jamais "neutre" et influe sur la nature du dessin jusqu'à le suggérer et l'organiser à partir d'un museau, d'une patte ou d'un sabot. Cela permet de vérifier la grande virtuosité de l'artiste paléolithique qui peut se saisir du plus infime relief naturel, de la roche pour jouer avec et dessiner dedans puis autour. Ce pouvoir d'animer la matière inerte, la rythmer et lui donner vie et forme animales, l'artiste l'exerce librement à partir de schèmes abstraits.
La représentation paléolithique puise sa familiarité dans une puissante abstraction déduite et extraite d'une multitude d'informations et du fouillis visuel originel.
Comme, dans le diverticule axial, ce troupeau de cerfs stylisés et répétés à l'identique la tête hors de l'eau au moment où ils franchissent la rivière.
Ils nous conduisent vers la "scène du puits" : enroulement "tragique" mais invisible au-dessus de la nappe de gaz carbonique qui menace sans cesse d'envahir la grotte et qu'il faudra bien un jour dérouler, déplier et mettre à plat afin d'en délivrer, après (mais avec) Leroi-Gourhan, une signification plus en rapport avec le très grand calme qui l'entoure.
Car c'est là la seconde découverte, mais qui n'intervient qu'après un très long temps d'observation : l'ensemble de Lascaux dégage et impose une impression de profonde sérénité, pouvant aller (avec les poneys notamment) jusqu'à la tendresse facétieuse de l'enfance.
Le fait que cette grotte soit entièrement dédiée à l'animal (même si la présence cachée et codée de l'homme est assez peu contestable) est plus qu'un signe. C'est un symbole. Surtout si l'on considère que ces animaux (vaches, chevaux, poneys, cerfs, etc.) ne sont pas encore à cette époque domestiqués. Ainsi l'homme de Lascaux (qui n'est encore qu'un animal parmi d'autres animaux) nous fait part du secret qui le lie à sa proie. II chasse, il piège, il tue. Pour manger.
C'est de cette ingestion (de cette dette) que naît son intimité toute particulière avec l'animal, dans le même temps où il s'en sépare pour affirmer son "humanité". Et la preuve qu'il n'est pas un animal c'est qu'il peut le dessiner, le représenter. En d'autres termes : isoler, répéter, produire une marque universelle et immortelle. Car du premier coup ces animaux sont "parfaits", nous les reconnaissons aujourd'hui sans effort, ou plus exactement nous continuons de nous reconnaître en eux. Ce sont bien des créatures (et des créations) humaines. Réalistes si l'on veut, et dans le même temps absolument "extraites". A Lascaux, en effet, cette "mise en scène" animale dégage un tel pouvoir de séduction, proche de l'envoûtement, qu'elle tire progressivement l'image du côté de l'icône et du signe.
Ce lieu entièrement dédié à l'animal nécessaire à la vie de l'homme, mais aussi à la nuit et donc à l'éternité de l'homme, ne peut être considéré comme une simple "église" ou un banal lieu de culte. On peut même avancer que de toujours il fut fermé au "public". Pourquoi ?
La chaleur et la lumière qu'il recèle et diffuse enferment un secret peu propice au passage et à la foule. II s'adresse aux initiés. A ceux-à il propose un pacte de salut, une autre vie, une autre âme : comment après la mort redevenir un animal ?
J'eus la quasi certitude de ce changement d'état en sortant de la grotte, à l'instant même de retrouver la lumière du jour. Elle me parut si faible, sidérale ou fossile, que je restai de longues minutes à flotter dans le peu de poids et de réalité de ce monde, le réel était resté au fond de la grotte, au fond de moi-même (l'avais-je ingéré à mon tour ?) et continuait à diffuser son énergie, sa lumière, sa chaleur. Sorte de soleil bombardant la soudaine obscurité du jour.
C'est alors que je compris que j'étais passé du jour à la nuit pour découvrir le jour de la nuit qui s'imposait maintenant au jour. Je n'avais pas seulement effectué une révolution complète, j'avais aussi, et dans le même temps, subi une métamorphose. D'homme j'étais redevenu animal. Tel que les hommes et les artistes de Lascaux l'avaient voulu, l'avaient conçu. Tantôt homme, tantôt animal. Et c'était l'art paléolithique qui, pour la première fois, avait aménagé ce passage, figuré cette abstraction du passage de la vie à la mort puis de nouveau à la vie. Ces animaux peints ou gravés sur la roche, très subtilement mais très clairement, me livraient leur secret : ils figuraient l'immortalité de l'homme, ou plutôt sa réincarnation dans l'animal chassé, tué et ingéré. Ainsi tous deux se retrouvaient-ils ensemble après la mort : anima animus, enfin réconciliés.
Les dogmes de l'Eglise chrétienne m'apparurent soudain - par le biais de cet art savant et raffiné de la grotte - sous un angle plus aimable, non pas acceptables tels, mais concevables dans la continuité.
Jean-Claude Montel
1987-1997
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L'image naturelle...
...Sa peinture est une exploration indifférente au temps et à l'espace qui emprunte à toute l'histoire des formes, des savoirs et des techniques pour insuffler à notre réalité déficiente des images dynamiques.
Dans cette position, Jean Gaudaire - Thor se trouve confronté au problème de la dégradation, et parfois même de destruction sous forme d'oubli - pervers ou sophistiqué - qui alimente notre cécité au présent: ici - maintenant.
Autrement dit, chaque série est une chute dans le champ des structures internes et cachées - un lent et difficile travail de mise au jour, de remploi et de restauration pour un retour ou restitution de l'image naturelle. Même s'il sait que les images naturelles n'existent pas, il sait aussi qu'en peinture la réalité est indiscernable. Aux peintres qui se contentent de la perfection du readymade ou de la précision de l'image numérique ou de synthèse, il oppose et préfère toujours le grain. Il joue en les combinant des chutes, des ratés, des déformations et transformations. C'est pour cela que chaque toile a une histoire, est un mini conte, parfois une énigme dont tous les éléments constitutifs sont reconnaissables mais dont l'ensemble nous échappe. Comme s'il voulait signifier que rien, jamais, dans ce monde de doublures d'objets, nous sera familier. Chaque copie du monde est elle-même doublée à l'intérieur de signes, de chiffres ou de lettres. Nous ne recevons que des instants de séparation...
Jean-Claude Montel
Ainsi, maintenant est la peinture
Paris. 1992
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